Pollution de l’étang de Berre : Origines, histoire et état des lieux de la situation

La première fois qu’on approche l’étang de Berre par la route de Martigues, une odeur particulière s’invite avant même que le paysage n’apparaisse. Un mélange de sel et d’hydrocarbures qui flotte sur cette immense étendue d’eau, la plus grande lagune salée d’Europe. Nous avons voulu comprendre comment ce territoire, capable d’accueillir des millions de mètres cubes d’eau et une biodiversité remarquable, s’est retrouvé au centre d’un des scandales environnementaux les plus durables de France. Ce que nous avons trouvé, c’est l’histoire d’un paradoxe : une nature généreuse, sacrifiée pendant près d’un siècle sur l’autel de l’industrie, et qui tente aujourd’hui, à petits pas, de reprendre son souffle.

Un géant salé au cœur de la Provence industrielle

Avec ses 15 500 hectares et ses 900 millions de mètres cubes d’eau, l’étang de Berre s’impose comme un territoire à part. Son bassin s’est formé il y a environ 8 000 ans, à la fin de la dernière glaciation, quand la mer a envahi une cuvette façonnée par une longue érosion. La passe de Caronte, qui relie l’étang à la Méditerranée, s’est ensuite comblée peu à peu de sédiments, isolant progressivement ce vaste plan d’eau.

Cette géographie particulière, entre eau douce et eau salée, entre mer fermée et accès maritime, a fini par attirer les convoitises industrielles. Le canal de Caronte et, plus tard, le tunnel du Rove ont ouvert des voies de communication stratégiques. On comprend vite pourquoi les industriels du siècle dernier ont vu dans cet endroit un site rêvé pour installer leurs usines, avec l’eau à portée de main pour le refroidissement, le transport et les rejets.

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Des Romains aux usines chimiques : une histoire de transformations

L’histoire humaine de l’étang commence bien avant les cheminées d’usines. En 104 avant Jésus-Christ, les légions du général romain Caius Marius creusent le premier canal de Caronte pour bâtir un port abrité. Pendant des siècles, l’étang reste un lieu de pêche et de récolte, où les populations locales exploitent poissons, coquillages et salicorne sans en bouleverser l’équilibre.

Le basculement survient au milieu du XIXe siècle, avec l’implantation d’usines de soude particulièrement polluantes. Puis, dans le premier tiers du XXe siècle, deux complexes pétrochimiques s’installent autour de l’étang, dont la raffinerie Shell de Berre-l’étang dès 1928. Le trafic d’hydrocarbures explose. En quelques décennies, un territoire nourricier se transforme en zone d’accueil pour une industrie lourde qui ne se souciait guère des conséquences sur le milieu.

1938-1994 : l’étang sous le poids des marées noires

La première grande catastrophe survient en 1938, lorsqu’un pipeline immergé est arraché par l’ancre d’un navire. Les pêcheurs manifestent leur colère, sans grand effet. Après la guerre, les incidents s’accentuent, avec une nouvelle marée noire en 1952. Le conflit entre pêcheurs et industriels devient ouvert, jusqu’à ce que la pêche soit officiellement interdite en 1957, une interdiction tolérée en réalité plutôt qu’appliquée à la lettre.

Cette période s’étire sur près de six décennies, ponctuée d’avancées timides. Voici les grandes dates qui marquent cette lente sortie de crise :

AnnéeÉvénement
1938Première pollution accidentelle majeure par hydrocarbures
1952Nouvelle marée noire, tensions avec les pêcheurs
1957Interdiction officielle de la pêche dans l’étang
1970Autorisation partielle de la pêche
1994Levée totale de l’interdiction de pêche

Entre-temps, la pollution par hydrocarbures a baissé de 95%, un chiffre qui donne la mesure du chemin parcouru, mais qui rappelle aussi combien la situation de départ était alarmante.

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La Durance et EDF : le déséquilibre silencieux de la salinité

En 1966, la mise en service de la centrale hydroélectrique EDF de Saint-Chamas introduit un nouveau facteur de déséquilibre. Les eaux de la Durance, détournées vers l’étang, bouleversent la salinité naturelle et charrient d’importantes quantités de limons. Contrairement aux marées noires, cette pollution ne se voit pas immédiatement, elle s’installe dans la durée et fragilise tout l’écosystème.

Il aura fallu la mobilisation citoyenne des années 1990 pour faire bouger les lignes. Un accord signé en 1994 impose une réduction de 15% des rejets d’eau douce et de 50% des limons. Une victoire partielle, mais qui marque le début d’une prise de conscience collective sur la nécessité de restaurer l’équilibre naturel du milieu.

Chimie, hydrocarbures et eaux usées : le cocktail de la pollution

Réduire la pollution de l’étang de Berre aux seules marées noires serait une erreur. Les rejets pétrochimiques se sont accumulés pendant des décennies avec d’autres sources, plus discrètes mais tout aussi nocives. L’absence de stations d’épuration, installées tardivement autour du bassin, a longtemps laissé les eaux usées se déverser directement dans le milieu.

On peut résumer les principales sources de dégradation identifiées au fil des rapports officiels :

  • Les rejets industriels des complexes pétrochimiques implantés depuis les années 1920
  • Les pollutions accidentelles par hydrocarbures liées au trafic maritime
  • Le retard dans la construction des stations d’épuration autour du bassin versant
  • Les eaux de ruissellement chargées en nutriments et polluants divers
  • Les apports d’eau douce et de limons issus de la centrale EDF de Saint-Chamas
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Cette accumulation explique pourquoi l’étang porte encore aujourd’hui les traces d’une pollution multiforme, difficile à traiter d’un seul geste.

Le GIPREB et la lente reconquête écologique

Face à cette situation, un groupement d’intérêt public a été créé en 2000 : le GIPREB. Sa mission consiste à piloter la réhabilitation environnementale de l’étang, dans une optique de retour vers un écosystème équilibré de lagune méditerranéenne. Depuis, cet organisme assure un suivi scientifique rigoureux, avec un Observatoire du milieu qui publie des rapports réguliers.

Nous ne parlerons pas ici d’une réussite totale, ce serait mentir. Le travail du GIPREB relève davantage d’une gestion patiente, presque artisanale, où chaque amélioration se mesure sur plusieurs années. C’est un peu comme soigner une plaie profonde, il faut du temps, de la constance, et accepter que certains dégâts ne se réparent jamais totalement.

Ce que disent les derniers rapports sur la santé de l’étang

Les données les plus récentes apportent des signaux encourageants, sans pour autant crier victoire. En 2023, la sécheresse a limité les apports d’eau douce, ce qui a favorisé une salinité plus stable et une transparence record de l’eau, autour de 4 mètres en moyenne. Les herbiers de zostères, ces plantes marines essentielles à la biodiversité, ont atteint 42,6 hectares, leur meilleur niveau depuis 1990.

Le tableau suivant met en perspective l’évolution entre 2023 et 2024, selon les données publiées par l’Observatoire du GIPREB :

IndicateurÉtat 2023État 2024
Salinité et stratificationÉlevée, favorable grâce à la sécheresseTendance maintenue
Transparence de l’eauRecord, environ 4 mètres en moyenneAmélioration confirmée
EutrophisationRéduite, bloom automnal limitéEncore présente, milieu instable
Herbiers de zostères42,6 hectares, meilleur niveau depuis 1990Progression observée
Rejets EDFLimités par la sécheresseInterdits en juillet et août par accord signé

Ce protocole de 2024, qui interdit les rejets de la centrale EDF pendant les mois de juillet et août, période où l’étang est le plus vulnérable, constitue une avancée concrète. Ses effets seront évalués sur quatre ans, un délai qui rappelle une fois de plus que la restauration d’un tel écosystème ne se joue pas en une saison.

Une convalescence fragile, loin d’être terminée

À ce jour, l’étang de Berre n’est pas guéri de ses blessures passées. Il est en convalescence, pour reprendre une formule qui nous semble juste, même si sa santé reste incertaine et dépendante de facteurs qu’on ne maîtrise pas totalement, comme la pluviométrie ou la gestion des rejets industriels. Les progrès observés en 2023 et 2024 tiennent autant à la chance climatique qu’aux décisions politiques.

Nous retiendrons une chose de cette histoire : un territoire naturel exceptionnel peut survivre à des décennies de maltraitance, à condition qu’on lui laisse enfin le temps de respirer.