Nodules polymétalliques, sulfures polymétalliques : non à l’exploitation des grands fonds marins

Nous connaissons mieux la surface de la Lune que celle de nos propres océans. Seulement 5 % des fonds marins ont été cartographiés avec précision, et pourtant des entreprises s’apprêtent à y envoyer des dragues géantes pour racler des millions de tonnes de roches. Vous tenez peut être un smartphone en lisant ces lignes, vous roulez peut être en voiture électrique : ce débat lointain, presque abstrait, se joue en réalité dans les objets qui vous entourent. D’un côté, la promesse de métaux dits stratégiques, essentiels à la transition énergétique. De l’autre, un écosystème millénaire que la science commence à peine à comprendre. Nous allons vous expliquer pourquoi, face à cette équation, la seule réponse responsable reste le refus.

Nodules, sulfures, encroûtements : de quoi parle-t-on exactement

Trois types de ressources minérales dorment au fond des océans. Les nodules polymétalliques sont des concrétions rocheuses, grosses comme des pommes de terre, qui reposent sur les plaines abyssales à environ 4000 mètres de profondeur. Elles se sont formées lentement, sur des millions d’années, par précipitation de manganèse et de fer autour d’un noyau minéral. Les sulfures hydrothermaux naissent, eux, autour des cheminées volcaniques sous marines, ces fameux fumeurs noirs où l’eau surchauffée du manteau terrestre rencontre l’eau glacée de l’océan. Enfin, les encroûtements cobaltifères tapissent les flancs des montagnes sous marines à des profondeurs variables.

Chacune de ces ressources concentre des métaux recherchés, mais dans des proportions et des contextes géologiques différents. Voici un aperçu synthétique pour s’y retrouver.

RessourceProfondeurMétaux principauxContexte de formation
Nodules polymétalliquesEnviron 4000 mètresManganèse, nickel, cuivre, cobaltPlaines abyssales, précipitation lente sur des millions d’années
Sulfures polymétalliques1000 à 4000 mètresCuivre, zinc, fer, argent, orCheminées hydrothermales le long des dorsales océaniques
Encroûtements cobaltifères800 à 2500 mètresCobalt, manganèse, terres raresFlancs de monts sous marins volcaniques

Pourquoi ces métaux attisent toutes les convoitises

La transition énergétique dévore des quantités croissantes de métaux critiques. Batteries de véhicules électriques, éoliennes, panneaux solaires : toutes ces technologies réclament du nickel, du cobalt ou du cuivre en volumes que les mines terrestres peinent à fournir sans tensions géopolitiques ni scandales environnementaux, notamment en République démocratique du Congo pour le cobalt. Les industriels du secteur présentent donc les grands fonds comme un gisement providentiel, quasiment vierge de conflits territoriaux.

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Certains gouvernements avancent des arguments économiques massifs. L’administration américaine, par exemple, estime que l’exploitation minière en eaux profondes pourrait générer 100000 emplois et ajouter 300 milliards de dollars au produit intérieur brut sur dix ans. Des chiffres qui frappent l’imagination, mais qui reposent sur des hypothèses de rendement industriel jamais démontrées à grande échelle. Aucun système intégré de collecte, de remontée et de traitement n’a encore atteint une viabilité industrielle prouvée.

Ce que l’exploitation minière ferait vraiment aux fonds marins

Extraire des nodules signifie racler mécaniquement le fond océanique sur de vastes surfaces. Cette opération détruit des habitats qui ont mis des millions d’années à se constituer, sans aucune garantie de régénération à l’échelle humaine. Les espèces qui peuplent ces plaines abyssales, souvent inconnues de la science, disparaîtraient avant même d’avoir été décrites.

Le raclage soulève aussi d’immenses panaches de sédiments, que les courants profonds peuvent disperser sur des centaines de kilomètres. Ces particules en suspension étouffent la faune filtreuse et perturbent des chaînes alimentaires bien au delà du site minier. Une consultation scientifique internationale menée en 2025 sous la direction de Bruno David et de la Plateforme internationale pour la durabilité de l’océan a conclu qu’un moratoire d’au moins dix à quinze ans s’imposait, le temps de répondre à des questions aujourd’hui sans réponse : quelle est la valeur réelle des services rendus par ces écosystèmes, comment surveiller les dommages, comment partager d’éventuels bénéfices. Nous trouvons ce constat suffisamment clair pour trancher : on ne sacrifie pas un écosystème qu’on ne comprend pas encore, au nom d’une ressource qu’on n’a pas encore su exploiter proprement.

The Metals Company et le passage en force américain

L’épisode mérite d’être raconté en détail, car il illustre à quel point la situation devient fragile. En mars 2025, la société canadienne The Metals Company annonce qu’elle abandonne la voie du droit international pour s’appuyer sur une loi américaine datant de 1980, le Deep Seabed Hard Mineral Resources Act. Sa filiale avait pourtant mené des campagnes de test dans la zone de Clarion Clipperton, entre le Mexique et Hawaï, dans le cadre classique de l’Autorité internationale des fonds marins.

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Le 24 avril 2025, Donald Trump signe un décret ouvrant l’extraction à grande échelle dans les eaux internationales, y compris hors du cadre onusien. Ce contournement pose un problème juridique de fond : si un État ou une entreprise peut s’affranchir unilatéralement des négociations multilatérales en cours, tout le système de régulation collective des grands fonds vacille. Un précédent que nous jugeons dangereux, car il ouvre la porte à une course à l’exploitation sans règles communes.

La France, de la tentation stratégique au soutien du moratoire

La position française a beaucoup évolué en quelques années, et cette trajectoire mérite d’être rappelée. À l’automne 2021, dans le cadre du plan France 2030, Emmanuel Macron présentait encore l’exploitation des grands fonds comme un enjeu stratégique national. Quelques mois plus tard, en septembre 2021, la France s’abstenait lors du vote du congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature, où pourtant plus de 80 % des États et 600 scientifiques appelaient à un moratoire.

Le revirement intervient à la COP27, en novembre 2022 : Emmanuel Macron déclare que la France soutient l’interdiction de toute exploitation des grands fonds marins. En janvier 2024, l’Assemblée nationale confirme cette orientation par une résolution adoptée à une large majorité, portée par le député écologiste Nicolas Thierry. En octobre 2023, le président avait par ailleurs demandé la consultation scientifique internationale qui aboutira au rapport de 2025 évoqué plus haut. Une position qui s’est construite pas à pas, sous la pression conjointe de la société civile et de la science.

Un front international qui s’élargit, des blocages qui persistent

Le rapport de force au sein de l’Autorité internationale des fonds marins reste tendu. En juillet 2023, la pression des pays favorables à l’exploitation n’a pas suffi à faire adopter un code minier, mais le Conseil de l’institution a laissé la porte ouverte à de futures demandes de licence, faute de cadre juridique clair. Plusieurs grandes entreprises se sont, elles, engagées publiquement à ne pas utiliser de ressources minières issues des fonds marins.

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Voici les principaux acteurs qui structurent aujourd’hui ce bras de fer.

  • Des groupes industriels comme Google, BMW, Volvo, Samsung ou Tesla ont signé un engagement à ne pas s’approvisionner en métaux issus des grands fonds.
  • La France, avec d’autres États, porte diplomatiquement la demande d’un moratoire international au sein de l’Autorité internationale des fonds marins.
  • La Norvège a pris le contre pied en janvier 2024, en autorisant l’exploration d’une zone arctique de plus de 281000 kilomètres carrés.
  • Le Parlement européen a réagi par une résolution appelant à un moratoire international, en pointant les risques sur la biodiversité et sur le méthane piégé dans les sols arctiques.

Cette carte des alliances bouge sans cesse, et c’est précisément ce qui rend la vigilance nécessaire : un basculement isolé, comme celui de la Norvège ou des États Unis, peut fragiliser des années de négociation collective.

Les alternatives qu’on préfère ignorer

Le débat est trop souvent présenté comme binaire : miner les fonds marins ou subir une pénurie de métaux critiques. Cette opposition simplifie à outrance une réalité plus riche. Le recyclage des métaux contenus dans les batteries usagées, encore balbutiant industriellement, pourrait couvrir une part croissante des besoins d’ici une décennie. L’écoconception des batteries, en réduisant leur taille et leur teneur en cobalt ou en nickel, allège mécaniquement la pression sur les ressources.

Une meilleure régulation des mines terrestres existantes, souvent critiquées pour leurs conditions sociales et environnementales, constitue une autre piste sérieuse. Nous ne prétendons pas que ces solutions suffiront seules à couvrir toute la demande future, mais elles montrent que l’urgence affichée par les partisans de l’exploitation minière sous marine masque souvent l’absence d’investissement dans des alternatives déjà connues.

Ce qu’il reste à décider, et pourquoi le temps presse

Les négociations à l’Autorité internationale des fonds marins se poursuivent, session après session, sans qu’un code minier ne voie encore le jour. La fenêtre de dix à quinze ans réclamée par la communauté scientifique pour un moratoire de précaution n’a rien d’un caprice : elle correspond au temps minimal nécessaire pour évaluer sérieusement les impacts d’une activité industrielle sur un milieu que nous connaissons à peine.

Le risque principal ne vient plus tant d’un vote collectif que d’un fait accompli. The Metals Company, la Norvège, l’administration américaine : chacun de ces acteurs, en avançant seul, grignote le temps que la diplomatie multilatérale tente de gagner. Nous ne dirons pas non par principe, mais parce que aucune garantie sérieuse n’existe aujourd’hui sur la réversibilité des dégâts. Tant qu’il en sera ainsi, laisser les grands fonds tranquilles reste la seule décision qui ne nous engage pas à réparer, demain, ce que nous aurons détruit sans le comprendre.