Imaginez ouvrir votre robinet et y approcher une allumette. L’eau prend feu. Cette scène, filmée dans le documentaire Gasland, a fait le tour du monde et reste gravée dans la mémoire de tous ceux qui se sont penchés sur la question des gaz non conventionnels. Nous ne sommes pas là pour vous raconter une histoire américaine lointaine. Ces gaz, qu’on nous présente parfois comme une solution énergétique d’avenir, cachent des méthodes d’extraction qui bousculent nos sols, nos nappes phréatiques et notre climat. Nous avons voulu comprendre pourquoi cet eldorado annoncé ressemble, sur le terrain, à une bombe à retardement.
Qu’est-ce qu’un gaz non conventionnel, au juste ?
Contrairement au gaz naturel classique, qui se loge dans des poches concentrées et faciles d’accès, le gaz non conventionnel se disperse dans des roches très peu perméables, sur des surfaces immenses. Il faut aller le chercher là où il est piégé, dans des formations géologiques qui ne se laissent pas faire.
Cette famille regroupe plusieurs types de ressources : le gaz de schiste, enfermé dans des roches argileuses sédimentaires, le gaz de houille, présent dans les veines de charbon, le gaz de réservoirs compacts, coincé dans des roches à faible porosité, et les hydrates de méthane, une sorte de glace de méthane emprisonnée sous les pergélisols arctiques ou en eaux profondes. Chacune de ces ressources demande des techniques d’extraction lourdes, coûteuses, et souvent controversées.
Une ruée mondiale qui change la donne énergétique
Aux États-Unis, le gaz de schiste est devenu la seconde source d’énergie du pays. Il chauffe plus de la moitié des foyers américains et alimente même l’idée de faire rouler des véhicules au gaz. La Chine n’est pas en reste : sa consommation de gaz naturel devait croître de 6% par an en moyenne entre 2008 et 2035, selon les projections de l’époque. L’Agence internationale de l’énergie évalue les réserves mondiales de gaz non conventionnels à environ 920 000 milliards de mètres cubes, dont seulement 35 000 milliards se trouvent en Europe.
On a parlé d’un possible âge d’or du gaz. Nous trouvons cette expression trompeuse. Elle occulte ce qui se passe réellement sous nos pieds quand on va chercher cette ressource, et le prix écologique que paient les territoires concernés.
La fracturation hydraulique, une technique qui fracture aussi l’environnement
Pour extraire le gaz de schiste, l’industrie recourt à la fracturation hydraulique. Le principe : forer un puits vertical, puis basculer vers un forage horizontal une fois la roche mère atteinte. On y injecte alors, à très haute pression, un mélange composé à 95% d’eau, à 4,5% de sable et à 0,5% d’additifs chimiques. Cette pression fracture la roche et libère le gaz emprisonné dans les micropores, qui remonte ensuite par le puits.
Ce qui frappe, c’est la quantité d’eau mobilisée. Chaque puits foré nécessite entre 10 000 et 15 000 mètres cubes d’eau, soit l’équivalent d’environ quatre piscines olympiques. Multipliez ce chiffre par le nombre de puits forés sur un même champ gazier, et vous comprenez pourquoi cette technique inquiète autant les riverains que les experts en ressources hydriques.
L’eau, première victime silencieuse
Une fois le fluide de fracturation injecté, une partie remonte à la surface sous forme d’eaux usées, chargées de produits chimiques et parfois de traceurs radioactifs. Le reste peut rester dans les profondeurs, avec un risque réel de contamination des nappes phréatiques si les installations ont été mal construites. Aux États-Unis, une bonne partie de ces eaux usées est décantée en station d’épuration, l’autre demeure sous terre.
Les principaux risques liés à l’eau dans ce type d’exploitation se résument ainsi :
- Contamination des nappes phréatiques par les fluides de forage en cas de puits mal cimentés
- Présence de traceurs radioactifs et de produits chimiques dans les eaux remontées en surface
- Difficulté de traitement des eaux usées issues de la fracturation
- Consommation massive d’eau douce, prélevée sur des ressources locales déjà sous tension
Ces incidents, popularisés par le documentaire Gasland avec ses images de robinets enflammés, sont le plus souvent liés à des forages mal réalisés plutôt qu’à la fracturation elle-même. Mais cette nuance ne rassure guère les populations qui vivent à proximité des sites d’exploitation.
Le méthane, un gaz à effet de serre qu’on libère sans compter
Le gaz non conventionnel reste une énergie fossile, et son principal composant, le méthane, a un pouvoir de réchauffement considérable. On l’estime à 28 ou 30 fois celui du CO2 sur un horizon de cent ans, et à plus de 80 fois sur vingt ans. Ce gaz s’échappe des puits tout au long du processus d’extraction, sous forme de fuites fugitives difficiles à contenir totalement.
Certaines études montrent que ces fuites de méthane rendent, dans certains cas, le bilan carbone du gaz de schiste pire que celui du charbon. Voilà le paradoxe qui nous dérange : une ressource vendue comme une transition vers des énergies plus propres, alors qu’elle peut peser aussi lourd, sinon plus, sur le climat que les combustibles fossiles qu’elle prétend remplacer.
Séismes, sols et paysages : les dégâts qu’on voit moins
L’injection de fluides à haute pression dans le sous-sol peut provoquer des tremblements de terre induits. Ce risque sismique s’ajoute à une liste de nuisances moins spectaculaires mais bien réelles : fragmentation des habitats naturels par l’ouverture de routes d’accès et la construction d’infrastructures de forage, mitage du paysage sur des zones parfois rurales et préservées, nuisances sonores continues pour les riverains installés à proximité des puits.
Ces impacts s’étalent sur la durée. Un champ gazier non conventionnel occupe le territoire pendant des années, avec son ballet de camions, ses plateformes de forage et ses bassins de stockage d’eaux usées à ciel ouvert.
Pourquoi la France a dit non à la fracturation hydraulique
La France a tranché tôt. La loi du 13 juillet 2011, dite loi Jacob, interdit explicitement le recours à la fracturation hydraulique sur le territoire national. Cette décision répond à des préoccupations précises : risques de contamination des nappes phréatiques, émissions de gaz à effet de serre, tremblements de terre induits, et impact sur les paysages.
La société texane Schuepbach a contesté cette interdiction devant le Conseil constitutionnel, estimant qu’elle rompait le principe d’égalité puisque la fracturation hydraulique reste autorisée pour la géothermie profonde. Le Conseil a rejeté cette contestation en 2013, jugeant que les deux procédés ne présentaient pas les mêmes risques pour l’environnement. Cette position nous semble cohérente, même si elle contraste avec celle de voisins européens comme la Pologne ou le Royaume-Uni, qui ont exploré cette piste avant d’y renoncer à leur tour pour la plupart.
Ce que l’expérience américaine nous apprend
Les États-Unis restent le laboratoire grandeur nature de cette technologie. L’essor y a été massif, porté par des permis d’exploration délivrés à un rythme soutenu. Mais les mobilisations citoyennes se sont multipliées à mesure que les conséquences sur l’eau, l’air et la qualité des sols devenaient visibles. En décembre 2014, l’État de New York a lui même annoncé l’interdiction de la fracturation hydraulique sur son territoire, invoquant ses impacts potentiels sur l’eau, l’air, les ressources naturelles et la population.
Sur le plan économique, le bilan interroge aussi. Plusieurs études ont montré qu’en moyenne, 750 000 euros de production de gaz de schiste ne créaient que deux emplois. Un rapport qui pousse à se demander si le jeu en vaut vraiment la chandelle, une fois mis en balance avec les dégâts environnementaux constatés sur le terrain.
Gaz non conventionnels et transition énergétique, un mariage impossible ?
Nous voyons mal comment une ressource qui consomme autant d’eau, qui menace les nappes phréatiques, qui libère du méthane en quantité et qui peut déclencher des séismes pourrait s’inscrire dans une stratégie climatique sérieuse. L’argument de la transition, souvent avancé pour justifier son exploitation, ne tient pas face aux données disponibles sur le terrain.
Le gaz non conventionnel n’est pas une énergie de demain. C’est une énergie fossile de plus, avec une facture écologique salée à la clé.