Un chiffre d’affaires multiplié par plus de quatre en quelques années, passant de 75 millions d’euros à 326 millions. Un nom qui disparaît pour laisser place à un autre, en avril 2026. Combien d’entre vous connaissent réellement Mexens, cette entreprise française qui ambitionne 4 GW d’ici 2030 ? Nous parlons ici d’un acteur qui a su rester discret tout en bâtissant un empire multi-énergies depuis Poitiers. Pourquoi Technique Solaire a-t-elle dû se réinventer ? Parce que son modèle historique ne reflétait plus la réalité de ses activités. Cette transformation mérite qu’on s’y arrête, car elle raconte bien plus qu’un simple rebranding. Elle révèle une stratégie assumée, celle d’un groupe qui refuse de rester figé dans une seule technologie alors que la transition énergétique exige de la souplesse.
Technique Solaire devient Mexens : un changement de nom qui dit tout
Le 16 avril 2026, Technique Solaire annonce officiellement son nouveau nom : Mexens. Ce n’est pas un coup de communication, ni une lubie marketing. C’est l’aboutissement d’une transformation profonde, amorcée plusieurs années auparavant. Le nom « Technique Solaire » était devenu trop étroit, presque mensonger. L’entreprise ne fait plus que du solaire depuis longtemps.
L’élément déclencheur ? L’acquisition en février 2026 des actifs éoliens terrestres d’Iberdrola en France. D’un coup, le groupe intègre 118 MW d’éolien en exploitation, 11 parcs, et surtout un pipeline de 639 MW de projets éoliens et solaires en développement. Ajoutez à cela une présence dans le biogaz avec trois unités de méthanisation produisant 53 GWh de biométhane, et des solutions de stockage par batteries. Vous comprenez le problème : comment continuer à s’appeler « Technique Solaire » quand vous êtes devenu un groupe multi-énergies ?
Julien Fleury, l’un des fondateurs, l’explique sans détour : « Cette évolution s’impose à nous ». Une lucidité rare dans un secteur où beaucoup préfèrent les discours lissés. Mexens traduit cette réalité nouvelle, celle d’un groupe qui a changé d’échelle et de modèle. Le solaire reste le cœur de métier, mais il cohabite désormais avec l’éolien, le biogaz et le stockage. Ce changement de nom acte une mutation déjà bien réelle sur le terrain.
De PME poitevine à ETI multi-énergies : l’histoire méconnue d’un champion discret
Tout commence en 2008, à Poitiers. Trois associés, Julien Fleury, Thomas de Moussac et Lionel Themine, créent Technique Solaire avec une conviction : l’énergie peut devenir un outil de progrès collectif. L’ancrage territorial fort distingue immédiatement cette entreprise des grands groupes parisiens. Pas de siège dans la capitale, mais une implantation en Nouvelle-Aquitaine qui ne bougera pas.
Les chiffres racontent une croissance impressionnante. En 2023, le groupe affiche 200 millions d’euros de chiffre d’affaires. Deux ans plus tard, en 2025, il atteint 326 millions d’euros, avec 330 employés contre 200 en 2023. Mais ce qui frappe, c’est autre chose : Technique Solaire est profitable dès sa première année d’existence. Un détail rare, presque improbable dans un secteur où les jeunes pousses accumulent souvent les pertes avant de trouver leur équilibre. Cette rentabilité immédiate témoigne d’un modèle économique rodé, pensé pour durer.
Alors pourquoi cette entreprise reste-t-elle si peu médiatisée ? Nous avons du mal à trouver une réponse claire. Peut-être un choix délibéré de privilégier le terrain plutôt que la com’. Peut-être une culture d’entreprise qui valorise les résultats plutôt que les annonces. Toujours est-il que Mexens affiche des performances solides sans faire beaucoup de bruit. Une discrétion qui interpelle, surtout dans un secteur où certains acteurs surinvestissent les médias pour des résultats bien plus modestes.
| Critère | Données |
|---|---|
| Année de création | 2008 |
| Fondateurs | Julien Fleury, Thomas de Moussac, Lionel Themine |
| Siège social | Poitiers (Nouvelle-Aquitaine) |
| Chiffre d’affaires 2025 | 326 millions d’euros |
| Effectifs | 330 employés |
| Statut | Indépendant, fondateurs majoritaires au capital |
Le modèle Mexens : maîtriser 100% de la chaîne de valeur
Voici ce qui différencie vraiment Mexens de la concurrence : le groupe est totalement intégré. Il développe ses projets, les finance, les construit, les exploite et assure leur maintenance. Aucune sous-traitance stratégique, aucun maillon externalisé. Cette verticalité complète constitue un choix assumé, presque militant.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Qu’une centrale solaire ou un parc éolien Mexens est conçu de A à Z par les équipes internes. De l’identification du foncier jusqu’à l’optimisation de la production d’électricité, en passant par l’obtention des autorisations, le montage financier, la construction et la maintenance préventive. Ce modèle tranche avec celui des pure players qui développent des projets avant de les revendre à des fonds d’investissement, ou qui sous-traitent la construction et l’exploitation.
Reste une question : ce modèle est-il plus résilient ou plus risqué ? Nous pencherions pour les deux à la fois. Plus résilient, car Mexens ne dépend de personne pour faire tourner ses actifs. Plus risqué aussi, car l’intégration totale impose des investissements massifs en compétences, en équipes, en moyens techniques. Si un maillon faiblit, c’est toute la chaîne qui peut être affectée. Mexens fait le pari que cette maîtrise complète lui donnera un avantage compétitif durable. Le positionnement revendiqué va dans ce sens : « acteur engagé de la transformation des territoires ». Pas seulement producteur d’électrons verts, mais partenaire de long terme pour les collectivités, les agriculteurs, les entreprises. Un discours qui reste à prouver sur la durée, mais qui se distingue déjà du langage corporate habituel.
Solaire, éolien, biogaz, stockage : anatomie d’un mix énergétique complet
Mexens structure son activité autour de quatre piliers énergétiques. Chacun répond à des logiques de marché différentes, mais tous participent à la même ambition : devenir un acteur multi-énergies capable de répondre aux besoins variés des territoires. Regardons de plus près ce que recouvre concrètement ce mix.
Le solaire photovoltaïque reste la colonne vertébrale du groupe, avec 800 MWc en exploitation. Mais là encore, Mexens se distingue par une spécialité : 45% de ces actifs solaires, soit environ 200 MWp, sont installés sur des exploitations agricoles. Nous y reviendrons, car c’est probablement là que l’entreprise marque sa vraie différence. L’éolien terrestre est le petit dernier, acquis via Iberdrola en février 2026. Mexens exploite aujourd’hui 118 MW répartis sur 11 parcs, avec un pipeline de 275 MW en développement. Un retard certain sur cette technologie, mais compensé par une approche pragmatique : l’entreprise entre sur le marché avec des actifs déjà en fonctionnement, ce qui limite les risques.
Le biogaz représente une activité moins visible mais stratégique. Mexens produit 53 GWh de biométhane via trois unités de méthanisation territoriales en France. Ces installations transforment les déchets organiques locaux (effluents d’élevage, résidus de cultures) en biométhane injecté dans le réseau de gaz naturel. Une logique d’économie circulaire qui séduit les territoires ruraux. L’objectif affiché : 30 unités de production d’ici 2030. Enfin, le stockage par batteries reste le parent pauvre de la communication. Les sources publiques donnent peu de détails sur cette activité, ce qui interroge. Mexens évoque des « solutions de flexibilité électrique », mais sans chiffres précis. Un manque de transparence qui contraste avec la précision affichée sur les autres segments.
L’agrivoltaïsme, le pari gagnant qui change la donne
Creusons cette spécialité méconnue qui pourrait bien faire la différence. 45% des actifs solaires de Mexens sont installés sur des fermes, soit 200 MWp. C’est colossal. Nous parlons ici d’une stratégie assumée, celle de faire de l’agriculture un pilier central du développement solaire. L’entreprise a même développé une solution brevetée pour les poulaillers, qu’elle appelle « volière photovoltaïque ».
Le principe ? Des ombrières solaires espacées, reliées par des filets à plusieurs mètres de hauteur et des grillages périphériques. Les volailles évoluent librement dessous, protégées des prédateurs et des aléas climatiques. Les panneaux fournissent de l’ombre, réduisent le stress thermique des animaux, limitent les brûlures folières de l’herbe en été. Pour l’éleveur, c’est un investissement à coût zéro. Mexens finance tout, construit, exploite, maintient. En échange, l’agriculteur perçoit un loyer annuel et bénéficie d’une infrastructure moderne sans mobiliser ses fonds propres. Le risque financier ? Entièrement porté par Mexens.
Un exemple concret : la centrale de Loubès-Bernac, dans le Lot-et-Garonne. Puissance de 18,4 MWc, constituée de bâtiments agricoles de type volière à couverture photovoltaïque. Lauréate de la 8e tranche des appels d’offres PPE2 en 2024, elle a obtenu un contrat de complément de rémunération valable vingt ans. Mise en service prévue début 2027. Mexens a même ouvert une campagne de financement participatif de 2,137 millions d’euros via Lendopolis, réservée aux habitants du département et des zones limitrophes. Une manière d’ancrer le projet dans le territoire et d’associer les citoyens au financement.
L’agrivoltaïsme fait débat en France. Certains y voient une opportunité pour les agriculteurs, d’autres craignent une artificialisation déguisée des terres agricoles. Mexens semble avoir trouvé un équilibre acceptable : la production agricole reste l’activité principale, le photovoltaïque vient en complément sans la dégrader. C’est probablement sur ce segment que l’entreprise se distingue vraiment de ses concurrents. Pendant que d’autres misent sur les grandes centrales au sol, Mexens investit massivement dans un agrivoltaïsme pensé pour les éleveurs. Un pari risqué, mais qui porte ses fruits si l’on en croit les 200 MWp déjà installés.
Ambitions 2030 : du 0,9 GW actuel à plus de 4 GW
Mexens affiche une ambition claire : quadrupler sa capacité installée d’ici 2030, passant de 0,9 GW aujourd’hui à plus de 4 GW. Pour y parvenir, le groupe table sur un besoin de financement de 4 milliards d’euros, dont 75% seront investis en France. Ces chiffres donnent le vertige, mais ils s’appuient sur des opérations déjà bouclées.
Novembre 2023 : levée de 200 millions d’euros auprès de Bpifrance et d’un pool d’investisseurs du groupe Crédit Agricole. Juillet 2026 : signature d’un financement senior de 288 millions d’euros avec Bpifrance, Crédit Agricole Transitions & Énergies, et d’autres banques partenaires du groupe Crédit Agricole. Ce financement vise la construction d’un portefeuille de 230 projets solaires et éoliens en France et en Espagne, représentant 244 MW de capacité installée (180 MW en France, 64 MW en Espagne). C’est la première fois que Mexens monte une opération d’envergure intégrant des projets éoliens, signe que la diversification devient réalité.
L’expansion géographique suit une logique mesurée. La France reste la priorité absolue, avec plus de 10 agences régionales déployées sur le territoire. Mais Mexens regarde aussi vers l’international : Espagne, Inde, Pays-Bas. Le groupe est présent en Inde depuis 2014, un marché où il a même réalisé une acquisition auprès de ReNew Power pour renforcer sa présence. L’Espagne devient un terrain de jeu naturel après l’accord de financement de juillet 2026. Les Pays-Bas apparaissent plus discrètement dans les sources, sans détails précis.
Ce qui nous frappe dans cette stratégie de croissance, c’est le discours qui l’accompagne. Mexens parle de trajectoire « raisonnée et mesurée », à rebours des promesses déconnectées qui fleurissent parfois dans le secteur. Faut-il le croire ? Difficile à dire. Les chiffres actuels plaident en faveur d’une gestion rigoureuse : rentabilité dès la première année, croissance continue du chiffre d’affaires, financements bouclés avec des partenaires solides. Mais passer de 0,9 à 4 GW en quatre ans suppose une accélération brutale. Nous verrons si cette prudence affichée résiste à l’ambition affichée.
Ce que Mexens révèle du modèle français des renouvelables
Élargissons la focale. Que nous dit la trajectoire de Mexens sur l’écosystème français des énergies renouvelables ? Plusieurs éléments méritent qu’on s’y attarde. D’abord, l’indépendance capitalistique. Les fondateurs restent majoritaires au capital, même après les levées de fonds successives. C’est rare. La plupart des acteurs du secteur finissent rachetés par des fonds d’investissement ou des grands groupes énergétiques. Mexens résiste à cette logique, conserve sa gouvernance, garde la main sur ses orientations stratégiques.
Ensuite, la rentabilité immédiate. Nous l’avons dit, mais cela vaut la peine d’y revenir : être profitable dès la première année dans les renouvelables, c’est presque une anomalie. Beaucoup d’acteurs brûlent du cash pendant des années avant d’atteindre l’équilibre. Mexens a visiblement trouvé une formule qui fonctionne. L’ancrage territorial constitue une autre force. Plus de 10 agences régionales en France, un siège à Poitiers, des projets pensés avec et pour les territoires. Ce n’est pas qu’un discours : l’agrivoltaïsme, la méthanisation territoriale, le financement participatif traduisent une volonté réelle de s’ancrer localement.
L’approche multi-énergies pragmatique tranche aussi avec certains concurrents mono-technologie. Plutôt que de se spécialiser à outrance, Mexens a choisi la diversification : solaire, éolien, biogaz, stockage. Chaque technologie répond à des besoins différents, ce qui limite les risques en cas de retournement de marché sur l’une d’elles. Mais des questions subsistent. La visibilité médiatique reste faible. Nous avons cherché, fouillé, creusé : Mexens communique peu, et quand l’entreprise le fait, c’est souvent dans des médias spécialisés que le grand public ne lit pas. Pourquoi cette discrétion ? Choix stratégique ou faiblesse structurelle ?
La communication corporate reste aussi trop lisse à nos yeux. Les communiqués de presse parlent d' »énergie collective », de « territoires résilients », d' »ambition durable ». C’est joli, mais ça manque de mordant. Mexens gagnerait à assumer davantage ses positions, à exprimer plus clairement ce qui le différencie. Enfin, le positionnement face aux géants européens interroge. EDF Renouvelables, Engie, TotalEnergies, Iberdrola : ces mastodontes pèsent des dizaines de milliards d’euros et déploient des capacités à une tout autre échelle. Mexens peut-il vraiment rivaliser ? Ou bien joue-t-il dans une autre catégorie, celle des ETI indépendantes qui misent sur l’agilité et la proximité plutôt que sur la taille ?
L’histoire de Mexens révèle un modèle énergétique en construction, quelque part entre ambition et réalisme. Un groupe qui refuse de jouer la carte du gigantisme à tout prix, qui préfère croître à son rythme, qui valorise l’ancrage territorial et la diversification technologique. Est-ce suffisant pour s’imposer durablement ? Nous ne savons pas. Mais ce qui est certain, c’est que ce modèle mérite qu’on s’y intéresse. Parce qu’il questionne nos certitudes sur ce que doit être un acteur des renouvelables en France. Parce qu’il montre qu’on peut être profitable sans être coté en bourse, qu’on peut grandir sans perdre son âme, qu’on peut rester discret tout en affichant des performances solides. Reste à savoir si cette trajectoire tiendra sur la durée, face à la pression concurrentielle et aux défis colossaux de la transition énergétique. Nous suivrons cela de près.