Chlordécone : donner le bon signal

En octobre 2005, l’Etat autorisait la commercialisation de produits contaminés au chlordécone, en se basant sur une étude de l’AFSSA démontrant que le respect de seuils de contamination (les Limites Maximales de Résidus) permettaient de rester en-deca du seuil de contamination chronique (la Valeur Toxique de Référence).

En 2005 déjà, nous étions inquiets des conséquences sanitaires de cette décision sur la population, pour les raisons suivantes :

– Pour la première fois, on permettait une commercialisation de produits contaminés, alors que jusqu’à ce moment tout produit contaminé devait être détruit, quelque soit le taux de contamination. C’était un premier signe de relâchement.

– On ne tenait pas compte du fait que les seuils chroniques retenus (de 0,5 μg/kg pc/j) s’appliquaient à une population déjà imprégnée de longue date (plus de 30 ans), et non pas à une population vierge de toute contamination. Avec donc des risques potentiels de santé publique accrus.

– Les mesures statistiques avancées étaient très peu étayées. Certains échantillons retenus étaient très faibles, notamment celui sur les œufs, qui avaient été mesurés sur deux échantillons, tous les deux sains. On en avait déduit que leur consommation n’avait que peu d’impact, alors que le bon sens suggère que si les sols sont contaminés, les poules autoconsommées et leurs œufs sont mécaniquement contaminés.

molecule de Chlordecone
molécule de Chlordecone

 

Douze ans plus tard, on dispose fort heureusement d’un plus grand recul sur la situation. De nombreuses études ont été menées : sanitaires, alimentaires, de contamination selon les circuits de distribution. Etudes qui ont confirmé le fort degré d’imprégnation de la population, les risques sanitaires, et le fait que l’alimentation continue, en partie, d’être contaminée au chlordécone, même si les contrôles sanitaires et les interdictions de consommation ont porté leurs fruits.
Dans ce contexte, nous déplorons qu’au lieu de renforcer les mesures existantes, l’ANSES préconise le statu quo sur les LMR (Limites Maximales de Résidus).

En 2005, on autorise la distribution de bien contaminés en dessous de premières LMR. Puis, on applique les seuils définis par l’Union Européenne, plus élevés[i]. Et aujourd’hui, on nous propose de conserver les LMR actuels et de focaliser l’action publique sur l’autoconsommation en zone contaminée, qui certes est cruciale. L’ANSES, avec ce statu quo sur les LMR, anticipe un risque de relâchement et donc de plus forte contamination générale des produits. Elle incite de facto à le laisser se produire, au détriment de la santé de la population.[ii]

Par ailleurs, en ciblant les mesures essentiellement sur les zones contaminées et les comportements d’autoconsommation, les pouvoirs publics, implicitement, rejettent une part de la responsabilité de la contamination sur les consommateurs eux-mêmes.

 

Si on regarde plus en détail les statistiques du rapport de l’ANSES, on constate que :

– en zone contaminée, des échantillons très contaminés contribuent fortement à augmenter la moyenne de la contamination mesurée[iii]. Aussi, il serait intéressant d’augmenter la taille de l’échantillonnage et de le corréler avec un zonage plus précis, pour identifier les zones les plus polluées et qui accueillent une pratique d’autoconsommation.

la consommation d’œuf contribue très fortement à la contamination des moins de 15 ans. En zone contaminée, les œufs contribuent en effet pour 45 à 48% de la contamination des adultes, et à 74 à 78% de celle des enfants. Or il est probable que les effets neurologiques de la pollution au chlordécone soient plus importants sur des individus en pleine croissance. Qui plus est sur des générations qui sont nées de parents déjà contaminés, donc impactées dès la naissance par les effets de la molécule.

– globalement, si la contamination quotidienne est inférieure au seuil de 0,5 μg/kg pc/j, une part non négligeable de la population ingurgite des niveaux conséquents de Chlordécone[iv]. Ce n’est pas parce qu’on se situe à la moitié ou au tiers du seuil qu’on n’observera aucun effet sur sa santé à long terme. Qui plus est sur une population qui globalement est soumise à contamination depuis plus de 40 ans.

Pour des raisons humaines mais aussi de santé publique, l’action des pouvoirs publics doit tendre à réduire au maximum l’absorption de chlordécone, et non pas se contenter de se situer en dessous du seuil toxique de référence.


Aussi, aujourd’hui, nous préconisons
 :

De déconseiller très fortement l’autoconsommation d’œufs en zone contaminée, en particulier pour les enfants. En supprimant cette seule consommation d’œufs produits en zone contaminée, on diviserait par deux le niveau de contamination quotidienne des adultes et par quatre celui des enfants situés en zone contaminée !

– D’agir spécifiquement sur les populations concernées par l’autoconsommation en zone contaminée. En plus des campagnes de communication, il conviendrait d’affiner les zonages de contamination pour informer les habitants concernés.

De revenir aux Limites Maximales de Résidus initiales. Si comme le dit l’ANSES, les produits aujourd’hui consommés sont déjà bien en-dessous de ce seuil, cela n’impactera donc pas les filières agricoles locales. Au contraire, cela renforcera leur crédibilité.

Benoît Chauvin

www.objectiftransition.fr

 

Liens utiles :

https://www.anses.fr/fr/system/files/ERCA2014SA0109Ra.pdf http://www.benoitchauvin.com/chlordeconecap21aporteplaintecontrelarretedu10octobre2005/
http://www.benoitchauvin

[i]  On est passé de 0,02mg/kg de PF (poids frais) à 0,2 mg/kgPF pour les viandes peu grasses (type volaille), et de 0,02mg/kgPF à 0,1mg/kgPF pour les viandes grasses (type viande bovine).

[ii] Page 20 : « le CES ERCA recommande de maintenir la pression exercée sur les circuits contrôlés afin

d’anticiper une éventuelle augmentation de la concentration moyenne en chlordécone dans les denrées animales terrestres compte tenu de LMR plus élevées ».

[iii] Par exemple, pour les œufs autoconsommés en zone contaminée, les mesures portent sur un échantillon de 35 œufs. On observe que le décile à 95% affiche une mesure de 10750, ce qui est très élevé. Mais cela représente 30% de toute la contamination observée sur les 35 échantillons. Sans cette dernière mesure, la moyenne passerait de 1025 à 740 μg/kg. Cela reste toujours trop mais montre la variabilité des résultats sur des échantillons relativement restreints.

[iv] Page 129 : en zone non contaminée, les 10% des adultes qui absorbent le plus de chlordécone par jour ont des quantités qui dépassent 0,20 μg/kg/pc/j en Guadeloupe, et 0,14 en Martinique. Soit 40% et 30% du seuil. De même, 20% des enfants dépassent le seuil de VTR en Guadeloupe en zone contaminée, et 6,7% en Martinique.